Solitudes

Solitudes

 

Ne plus t’aimer

Ne plus t’aimer, c’est comme quitter la joie du rose.

C’est aussi pouvoir retrouver le seul Dieu qui compte, celui que j’enferme à triple tour dans mes rêves, celui qui ne parle pas, n’est que lumière d’enfance.

Ne plus t’aimer, c’est rentrer chez moi, pas fière, la mine triste et honteuse. Rentrer chez moi et puis, au bout d’un long moment, trouver un livre qui redonne un peu de sens, qui parle de moi et seulement de moi, du moi d’aujourd’hui, né de notre nous. C’est le faire mien, ce moi-là. Te boire d’un trait : il en reste les pas que j’ai fait à tes côtés et qui m’ont menée à cette lecture qui rend à nouveau tout possible. Philippe Jaccottet. Poète de son état.

Ne plus t’aimer, c’est aussi retrouver un humble et petit dialogue avec la musique. D’abord, besoin d’un long silence : deux ans sans musique. Puis, maintenant, Schubert, c’est ne plus t’aimer. Charlie Parker aussi, c’est ne plus t’aimer. Juliette, c’est ne plus t’aimer. Brassens, même, que je chérissais avec toi, Brassens, c’est ne plus t’aimer.

Ne plus t’aimer, c’est aussi pencher un peu ma tête vers la source précise, celle-là vraiment, que j’ai négligée pendant que je t’aimais.

C’est donner une valeur à chaque pas hors de toi. Ça, c’est même tout doucement guérir de toi.

Et peut-être que bientôt, ne plus t’aimer, ça sera avoir envie de partager ce genre d’émotions, ces émotions que je viens de décrire depuis Jaccottet jusqu’à Schubert en passant par un Dieu naïf, avec un autre.

Ça, ça sera vraiment t’avoir aimé. Et même continuer de t’aimer mais dans un ailleurs de ce nous défunt qui m’a fait tant souffrir. T’aimer, par exemple, sans te désirer. T’aimer sans avoir soif de toi. T’aimer comme un jardin du passé, pas comme un fleuve qui envahit tout. T’aimer comme un frère, comme un fantôme, comme un ami, comme un camarade de jeu. Pas t’aimer comme la seule étoile, le seul soleil de ma vie. Pas t’aimer comme l’unique. T’aimer comme l’un des.

Et en fermant ce long livre qui a duré douze ans, lever les yeux vers la campagne, vers l’air nouveau et cet après-midi plus respirable. Regarder la vigne ou même ma paire de lunettes et me dire que j’ai survécu à notre séparation. Que je suis donc forte comme une montagne.

 

Le silence de ma chambre

Comment dire, sans trop se mettre en scène, sans coquetterie excessive, ce que le silence de ma chambre a de fort ?

Peut-être est-il peuplé des ombres de ma vie et c’est pour cela qu’il est si épais au point que je peux en écouter le grain. Il résonne des cris de la cour d’école, du brouhaha d’un théâtre, de la voix de mes anciens professeurs, du rire d’un ami, d’une vague sur la plage, d’un moteur pétaradant… Et c’est toute ma vie sonore qui, s’éteignant, revit intérieurement, dans un recueillement qui ressemble à une prière mais n’en est pas tout à fait une : je constate que tout cela n’est plus et n’en suis pas si mécontente.

Ou alors, même idée mais plus immédiate et moins vertigineuse, c’est que je viens d’éteindre une musique qui me plait et il est donc architecturé comme les sonates de Schubert ou les chansons de Charlie Parker au point que ces musiques de la matinée qui ont légitimé des pensées et des sensations vivent encore non pas pour ce qu’elles sont mais pour ce que j’ai fait d’elles.

Ou encore, c’est qu’il est rempli de l’image d’autre chose comme peut-être du sérieux de ma tête. Et alors, c’est parce qu’il est assorti à mon état d’âme qu’il me plait tant.

En tous cas, ce silence n’est pas seulement absence de bruit. Il a une forme, une couleur. Il est si présent que je peux dialoguer avec lui. C’est un personnage de ma vie.

Son humilité me touche. Il n’a rien d’autre à proposer que lui-même.

Et moi, bercée de son murmure, je revis de sentir enfin une pleine existence, comme si mon corps devenait corps, comme si mon esprit coulant à nouveau dans la phrase se réveillait d’un long sommeil.

Je me dis aussi que j’ai payé bien cher le prix de cette vérité et que ce repos a le goût amer de la défaite pour quelqu’un qui voulait aimer, une maison pleine d’amis et de voix symphoniques.

Contente-toi de ta vie et tu vivras content : ce silence applaudit mes efforts vers la sagesse. Il est fort comme une décision, comme une volonté inébranlable.

 

Petite

Être petite par principe, un principe né de l’expérience, ressentir cela comme une nécessité, pour se protéger. Pas forcément humble, ce n’est pas le mot juste, trop moral (ici, il en est beaucoup question mais le problème déborde la morale, il devient identitaire –être petite-, existentiel – se sentir petite- et esthétique – désirer la petitesse), non vraiment, précisément petite, c’est-à-dire à la fois enfermée dans l’enfance comme dans une prison et satisfaite de cela. Je cherche l’enfance ou plutôt elle m’innerve comme une fatalité.

Petite et étrangement muette, ne pouvant, disons, parler que dans le trou de souris du poème, dans l’exigence d’un dire juste et assez aride.

Une image tout de même : une minuscule église, l’église voisine et romane (c’est-à-dire sobre, petite sensoriellement) de Talmont qui défie la mer sur un promontoire tout comme fait mon âme qui, dans sa faiblesse accueille un flot continu et incontrôlable d’émotions, d’images, de rêves, de visions aussi fulgurantes qu’inattendues, que je perçois après qu’elles ne me soient venues.

J’ai peur, bien sûr et c’est cette peur qui explique en grande partie ce recroquevillement. Protège-moi, voudrais-je dire à un autre bienveillant. Aide-moi à trouver un juste printemps qui soit beau comme les pâquerettes dans la pelouse, c’est-à-dire à la fois multiple (quel plaisir la floraison !) et unicolore c’est-à-dire pur d’une certaine façon. Une jonquille aussi. Toute seule dans un bac. Aide-moi à ce qu’il n’ait rien de baroque, à ce qu’il pousse vraiment de l’hiver en en gardant la trace. Aide-moi, en un mot à vivre sereinement la joie, non pas comme une exubérance, non pas comme une sortie de l’âme mais comme un bien aussi précieux que le pain, aussi sérieux que la vie d’un philosophe et qui nourrit le tréfond comme le reste sans se déployer trop, en restant, en somme, fidèle à l’intention première.

Petite totalement et surtout éternellement, disons, de façon durable dans la vie, que cela s’installe, me sentir toujours digne auprès d’un grand arbre, tremblante comme un brin de blé sauvage aux abords d’un champ.

Petite et construite comme une dissertation ou comme un intermède italien : dans la rigueur implacable d’un élan de pensée, un seul élan qui n’ait de la puissance que l’intensité, pas la violence.

Poupée, mignonne. Vertueuse assumée. Ecrasant résolument d’un pied ferme l’obscurité, triomphant du mal, fût-il intérieur. Petite comme le « Lyré » de Du Bellay, ennuyeuse pourquoi pas.

Mais à ma place.

Femme seulement en tant que mère, liée au monde de l’enfance.

Institutrice de métier. Poète pour les berceuses susurrées à l’oreille.

Unique, originale, idiote.

Laide, minuscule mais heureuse !